La voiture autonome… c’est mieux à deux !

C’est la conviction du géant américain des processeurs et puces électroniques Intel, qui a fait l’acquisition en mars 2017, pour 15,3 milliards de dollars, de la société israélienne Mobileye.  Spécialiste des systèmes anti-collision dédiés aux voitures (semi-)autonomes, Mobileye est surtout connue des automobilistes pour ses radars anticollisions et de franchissement qui émettent des bips lorsque leur voiture s’approche de trop près d’un obstacle ou franchit par inadvertance une ligne sur les routes à plusieurs voies.

L’objectif d’Intel est de positionner ses composants au cœur des voitures intelligentes pour devenir un acteur incontournable du secteur des véhicules autonomes, de l’intelligence artificielle et de la ville intelligente et ne pas se laisser distancer sur ce marché comme il l’a été sur celui des mobiles.

Mobileye était la proie idéale. Née en 1999, entrée en bourse en août 2014, valorisée aux alentours de 11 milliards de dollars pour un chiffre d’affaires d’une centaine de millions, elle détient 70% du marché des technologies de reconnaissance de terrain et d’évitement d’obstacle. On lui doit notamment l’Autopilot des Tesla Model S et Model X.

Il est flagrant que les nouvelles technologies viennent bouleverser l’écosystème des constructeurs automobiles et des équipementiers. Mobileye était déjà au cœur de partenariats avec Intel et BMW, mais son rachat par Intel représente une étape importante dans la refonte des business models établis. La présentation au CES 2018 de Las Vegas de l’une des premières des cent voitures autonomes développées par les deux entreprises depuis le rachat met en lumière la stratégie future de ce nouvel acteur.

  1. La data : la nouvelle essence des voitures autonome

    L’émergence des véhicules autonomes induit une refonte complète de la proposition de valeur des acteurs traditionnels, qui n’est plus l’affaire des seuls constructeurs automobiles ou des équipementiers. Il faut désormais compter sur les acteurs des nouvelles technologies.

    La voiture connectée est en effet le fruit de la collaboration de plusieurs types d’acteurs :

    • Les équipementiers fournissant les systèmes de communication, les systèmes de capteurs et d’aide à la conduite ;
    • Les compagnies de cartographie fournissant des données cartographiques de très haute définition et des outils de planifications d’itinéraires ;
    • Le constructeur pour intégrer le tout et construire le véhicule.

    Brian Krzanich, PDG d’Intel, parle des données dans les voitures comme de la « prochaine essence », expliquant qu’un véhicule autonome moyen va traiter l’équivalent de 4 To de données par jour. Dans ce secteur en pleine mutation, la question est maintenant de savoir qui va devenir l’acteur central et Intel espère bien prendre cette place pour manipuler, stocker et transférer ces imposants volumes.

    C’est avec cet objectif que le groupe s’était déjà rapproché de BMW et de Mobileye par le passé. 

  2. Partenariat entre Intel, Mobileye, BMW et rachat de Mobileye par Intel :

    En juillet 2016, Intel, Mobileye et BMW avaient conclu une coopération pour développer et produire en série d’ici à 2021 la BMW iNext, qui doit devenir la base de la flotte de véhicules autonomes du constructeur allemand.

    Le partenariat vise à proposer un véhicule autonome de classe 3 à 5.

    Pour rappel, la conduite autonome est classée en six catégories, de 0 à 5.

    La catégorie 0 fait référence aux voitures classiques, sans aucune aide à la conduite, tandis que la catégorie 4 permet au conducteur de ne pas intervenir pendant l’intégralité du trajet. Enfin, au niveau 5 la voiture n’a plus besoin de conducteur, le volant et les pédales disparaissent

    Intel apporte à cette coopération sa boîte à outils “Intel GO”, composée de processeurs, d’un SDK (System Design Kit ou kit de développement logiciel, il s’agit de l’ensemble des outils destinés aux développeurs ayant pour but de faciliter le développement d’un logiciel sur une plateforme donnée) et de solutions 5G de communication qui vont permettre la prise de décision à partir des données recueillies par Mobileye et qui sont donc déterminantes.

    Le rôle d’Intel et de ses puces est de récupérer ces données en provenance des caméras et autres capteurs, de les stocker, de les compresser, de les traiter et de les envoyer vers un système cloud qui permettra d’obtenir une cartographie en temps réel. Ces fonctions ayant un besoin très important de stockage, de traitement et d’analyse, on comprend l’intérêt pour Intel de se positionner au cœur de la plateforme intelligente de chaque véhicule. Au-delà de la performance des radars et caméras, tout l’enjeu se situe au niveau de la récupération des données, la puissance de leur traitement et de leur analyse, métier qu’Intel connaît parfaitement pour faire fonctionner la plupart des ordinateurs du monde entier depuis un demi-siècle.

    L’acquisition de Mobileye, finalisée en août 2017, va permettre de compléter le savoir-faire de l’Automated Driving Group (ADG) d’Intel, “d’accélérer l’innovation pour l’industrie automobile et de positionner Intel comme l’un des premiers fournisseurs de technologies sur le marché à croissance rapide des véhicules hautement et totalement autonomes” d’après le directeur général Brian Krzanich.

    Intel estime que le marché des données, des services et des systèmes pour véhicules devrait atteindre les 70 milliards de dollars d’ici 2030.

    En revanche, la question de la sécurité relative aux données personnelles ainsi collectées et analysées se pose. Ces données pourraient être hackées, utilisées par des publicitaires, par les gouvernements ou par les entreprises. En outre, en guise d’exemple d’utilisation des données collectées, le moindre excès de vitesse à bord d’une voiture autonome serait immédiatement signalé à la police, au gouvernement, aux assurances et aux départements municipaux des transports. De nombreux autres scenarios sont envisageables.

    C’est dans ce contexte que la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL) a publié l’année dernière un « pack de conformité pour les voitures connectées ». Ce pack a été conçu en concertation avec des acteurs publics et privés afin de permettre à tous les professionnels des véhicules autonomes de se mettre en conformité avec la loi et notamment avec le règlement européen sur la protection des données (RGPD) qui entrera en vigueur en mai 2018. La CNIL fait le pari que la dimension de la protection des données sera prise en compte par tous ces acteurs dès la conception de leurs projets et incite au « privacy by design ». L’avenir dira si ces règlementations sont respectées en pratique.

  3. CES 2018 et stratégie future :

Brian Krzanich et Pr Amnon Shashua, CEO et CTO de MobilEye pour Intel, ont présenté au CES 2018 de Las Vegas l’une des premières des cent voitures autonomes développées par les deux entreprises depuis le rachat.

 Le CES aura été l’occasion pour eux de détailler le succès des puces EyeQ, les dizaines de programmes en cours avec des constructeurs automobiles, ainsi que deux initiatives très ambitieuses concernant la cartographie HD des routes, qu’ils veulent crowdsourcer à moindre coût, et la modélisation mathématique de la responsabilité lors des accidents.

Ce fut également l’occasion de démontrer les capacités de la plateforme ; plateforme qui sera proposée aux constructeurs automobiles qui recevront bientôt les premiers échantillons de la cinquième version du SoC EYEQ5/Atom Solutions. Ce composant sera capable de gérer 24 téra opérations par seconde (Tflops) tout en consommant seulement 10 Watts (performance 2,5 fois meilleure que la concurrence selon Intel ; pour comparaison, le système Drive PX de NVIDIA offre 30 Tflops pour 30W). Cela a séduit des constructeurs comme SAIC Motor et le spécialiste de la cartographie Navinfo, deux acteurs majeurs en Chine, pays aux fortes opportunités.

Selon Intel et MobilEye, la voiture autonome a néanmoins besoin d’une cartographie de meilleure qualité. Pour y arriver, elles veulent mettre en place une méthode de “Mapping HD” grâce à du crowdsourcing et en utilisant les véhicules déjà équipés de la technologie de MobilEye. Cette nouvelle forme de cartographie permettra de nourrir les logiciels ADAS et les systèmes de conduite autonome pour les informer de la météo, des conditions de trafic, de dysfonctionnements de signaux lumineux ou encore de la présence d’un véhicule accidenté.

Enfin, la route n’est visiblement pas une limite pour Intel : le groupe a profité du CES de Las Vegas pour présenter Volocopter, un drone taxi autonome alimenté par ses technologies.

Si, après avoir racheté Mobileye, Intel avait encore besoin d’affirmer son positionnement dans le secteur de l’intelligence artificielle, Volocopter confirme le fait que le géant est bel et bien monté à bord du marché de la mobilité !