La blockchain est une technologie qui intéresse de nombreux secteurs sur une large gamme de cas d’usage différents. L’Institut National des Standards et de la Technologie (NIST) définit la blockchain comme « des registres digitaux inviolables, garantis contre la fraude, implémentés de manière distribuée et habituellement sans autorité centrale de contrôle ».

Les différents acteurs de l’écosystème du transport aérien ont déjà commencé à s’intéresser aux potentiels bénéfices de l’implémentation de la blockchain dans l’exécution de leurs activités. En effet, que ce soit les organismes internationaux, les compagnies aériennes ou bien encore les fournisseurs de systèmes de distribution tous manifestent un intérêt pour cette technologie à travers la publication de livres blancs et le rapprochement avec des startups spécialisées dans ce domaine.

L’objectif de cet article est de présenter les principales opportunités apportées par la blockchain dans le secteur du transport aérien de passagers. Nous n’aborderons donc que les cas d’usage identifiés pour cette activité.

Quels sont les principaux cas d’usage de la blockchain déjà identifiés dans le transport aérien de passagers ?

Nous avons pu classer les opportunités identifiées par le secteur en trois catégories :

Afin de mieux comprendre comment la blockchain peut permettre cette diversité d’applications, regardons quelques exemples.

 

1/ Le tracking des objets : détecter les failles de traitement des bagages, un enjeu d’excellence opérationnelle et de satisfaction client

 

En matière de logistique, la traçabilité est un enjeu fondamental puisque les biens sont constamment exposés à un risque élevé de contamination, détérioration, perte ou vol. Rapporté au traitement des bagages, l’enjeu est avant tout financier. En effet, les erreurs de traitement coûtent à l’industrie des milliards de dollars chaque année et représentent une importante source de frustrations pour le voyageur. Bien que la compagnie aérienne soit systématiquement blâmée par le passager – qui ne sait vers qui d’autre se tourner en cas de bagage perdu – elle n’est pas la seule à manipuler nos valises entre le comptoir d’enregistrement et le tapis roulant à destination.

En effet, au cours du transport un grand nombre d’acteurs vont transporter, trier et diriger les bagages comme représenté dans le schéma ci-dessous.

La blockchain ne permet donc pas de réduire directement le nombre d’erreur de traitement. En revanche, elle permet de les détecter et ainsi réaliser un pilotage plus précis de la performance des prestataires de traitement des bagages. En effet, de manière très concrète, les bagages seront suivis informatiquement par l’ensemble des parties prenantes de manière transparente et toute erreur de traitement pourrait être identifiée de façon localisée.

La principale difficulté de la mise en place de la traçabilité via ce type de système est que la blockchain seule ne suffit pas. La valeur d’un tel système dépend du niveau d’automatisation du processus métier au cours duquel est captée la donnée en intégrant, par exemple, des objets connectés ou bien de la technologie de lecture de données comme la RFID. Lorsque des humains sont impliqués dans le processus d’entrée des données, il existe toujours un risque d’erreur, intentionnelle ou non, qui bien qu’elle puisse être corrigée, laisse une trace qui restera visible dans le registre.

En ce qui concerne les compagnies aériennes, le premier enjeu est donc opérationnel puisqu’un système intégrant la technologie blockchain permet d’identifier à quel niveau de la chaîne de traitement le bagage a dévié de sa trajectoire initiale et d’envisager un système de réattribution des coûts engendrés. Un second enjeu est un enjeu de satisfaction client car, en effet, les compagnies aériennes sont en première ligne avec les clients. Pour l’ensemble des acteurs impliqués dans le traitement des bagages, il s’agit d’un enjeu d’excellence opérationnelle.

 

2/ Le maintien de l’intégrité de la donnée : de la gestion de l’identité à la sécurité des vols

 

Une opportunité de digitalisation de l’identité

Le contrôle de l’identité est souvent source de stress pour les voyageurs. En effet, les contrôles d’identité font partie des cinq sources de stress les plus fréquemment citées lors du parcours passager dans un aéroport avec 43% des répondants qui se disent, dans une enquête réalisée par Liligo, stressés par cette étape. En général, il est requis de prouver en moyenne 6 fois son identité au cours d’un voyage.

La blockchain laisse entrevoir la possibilité de digitaliser l’identité de manière sécurisée. Un exemple de ce cas est représenté par l’alliance entre le Département de l’Immigration et des Visas de Dubaï et la startup ObjectTech. Celle-ci prévoit, d’ici 2020, un pilote qui utilise une solution combinant les technologies biométriques de reconnaissance faciale avec un système de blockchain. Les technologies biométriques permettent d’identifier la personne physique en mouvement et la blockchain permet, quant à elle, de rendre concept de self-sovereign identity possible. Cela correspond à la pleine possession de ses données d’identification et la capacité à décider qui peut y accéder. Le passager contrôle donc grâce à ce système l’accès à ses données personnelles permettant de l’identifier.

La digitalisation de l’identité répond donc à un enjeu-double de renforcement de la sécurité et d’amélioration de l’expérience passager. En effet, le système rend la fraude plus complexe et permet à la police aux frontières de réaliser des contrôles plus transparents pour les passagers dont le parcours lui semblera plus fluide.

 

L’apport de la blockchain à la sécurité des vols

Le Lab de l’entreprise SITA poursuit un projet de recherche qui vise à garantir une seule version des données de vol accessible à l’ensemble des acteurs de l’écosystème. Le problème identifié est qu’aucun acteur ne disposait d’une seule source vérifiée de ces données. Le pilote mené par SITA utilise le principe de blockchain pour permettre aux acteurs de l’écosystème aérien de disposer d’un unique registre de données de vol, garanti contre la falsification.

Par ailleurs, dans le but de répondre à une croissance attendue de la demande en transport aérien et d’un besoin d’optimisation de la capacité du système, la Federal Aviation Administration, Air Navigation Service Provider Américain, a émis un mandat en 2010 pour l’adoption de l’Automatic Dependent Surveillance Broadcast (ADS-B) d’ici 2020.

L’ADS-B sert à diffuser de manière omnidirectionnelle, sous forme de texte brut, à n’importe quel récepteur à portée, de la donnée permettant d’identifier l’avion et de suivre son parcours précisément et en temps-réel. De nombreux experts réagissent à ce mandat en pointant du doigt les risques de GPS spoofing. De telles attaques peuvent être utilisées pour faire croire à la présence d’un avion là où il n’y en a pas ou bien en falsifier la position.

En réaction à cette menace, plusieurs acteurs de l’écosystème cherchent à développer des solutions en utilisant la blockchain. Par exemple, le constructeur Boeing a publié il y a un an un brevet pour un système de sauvegarde des données GPS anti-spoofing fonctionnant sur la base d’un système de type blockchain. Plus récemment, le Centre de Recherche de la NASA publie le résultat de leur recherche exposant un prototype intitulé Aviation Blockchain Infrastructure, dont le design repose sur un système de blockchain dont la participation est soumise à autorisation. L’objectif de cette invention est donc de mettre à disposition une méthode de communication sûre et efficiente entre aéronefs et les services de contrôle aérien ou toute autre entité autorisée et ainsi diminuer le risque d’attaques. Selon cette même publication, le prototype au-delà de sa faisabilité technique « démontre, en quoi la méthode peut être économiquement et rapidement déployée ».

L’enjeu soulevé est donc un enjeu de sécurité en garantissant l’authenticité et la sauvegarde de la donnée contre des manœuvres malveillantes.

 

3/ Optimisation de la chaîne de valeur : la distribution, paiement et remboursement

 

La distribution et le paiement

Le premier cas d’utilisation de la blockchain, le Bitcoin, a démontré la possibilité dans le cadre d’un système de blockchain publique, de transférer des biens sans possibilité de double-dépense et sans faire appel à un organisme de contrôle. Suivant le même schéma, de nombreuses startups ont déjà identifié le potentiel de désintermédiation de la blockchain sur le marché de la vente de produits touristiques comme par exemple les billets d’avion. Cette désintermédiation a pour but d’optimiser la chaîne de valeur en réduisant les frais de transaction.

Le marché des Air Global Distribution Systems (GDS) est actuellement dominé par trois entités : Amadeus, Sabre et Travelport qui appliquent des commissions de l’ordre de 2 à 4% du prix sur la distribution des billets d’avion, soit presque vingt fois le coût de distribution. C’est en partie sur ce levier que les start-ups proposant un service de réservation de vols à travers d’un système de blockchain espèrent séduire les compagnies aériennes. Par ailleurs, certains irritants comme le surbooking ou encore l’impossibilité de revendre un billet à une autre personne, pourraient être résolus grâce au principe d’impossibilité de la double-dépense induit par le système de blockchain publique tel que proposé dans le cas du Bitcoin. Nous avons sélectionné quelques exemples de startups qui répondent à ce besoin consommateur.

TravelBlock est une entreprise dont le but est de révolutionner le processus de réservation dans le domaine du tourisme en mettant en contact direct les voyageurs avec les fournisseurs à travers la blockchain. Ils estiment que grâce cette technologie, leur service permet une économie de coûts de 30 à 60%, une meilleure sécurité des données personnelles des voyageurs ainsi que la fin des pratiques de surbooking.

D’autres startups comme Ozone, TripBit ou bien encore The Winding Tree ont également identifié cette opportunité et offrent le même type de service de distribution. Selon l’offre, elles incluent parfois d’autres fonctionnalités comme le remboursement via smart contract, la revente des billets à d’autres usagers ou bien encore un programme de fidélité plus facile d’utilisation.

La blockchain pourrait donc représenter une menace pour des géants comme Amadeus, Sabre et Travelport. Ils manifestent d’ailleurs un intérêt marqué au développement de cette technologie. En effet, Katherine Grass, Directrice de l’Innovation et des Risques au sein d’Amadeus explique que la blockchain représente un des six domaines sur lequel l’entreprise a choisi de se focaliser. Elle déclare par ailleurs que le bras financier de l’entreprise surveille activement les évolutions au sein de l’écosystème blockchain.

 

Assurance et remboursement

Le domaine de l’assurance s’intéresse depuis longtemps à la technologie blockchain, notamment l’application du smart contract qui permet d’automatiser les opérations de remboursement. Pour en bénéficier, il n’est donc plus nécessaire de passer par l’étape déclaration de sinistre !

Le pôle Travel Insurance d’AXA lance en 2017 Fizzy, une assurance paramétrique qui propose une indemnisation à hauteur d’un tiers du billet, à partir de deux heures de retard pour un vol. Le processus est entièrement automatisé puisque la blockchain puise l’information nécessaire au déclenchement du contrat intelligent directement dans les données de vol. A son lancement, cette police ne fonctionnait que pour les vols directs entre Paris Charles de Gaulle et New York mais l’entreprise étend petit à petit sa couverture avec un objectif de 80% des vols mondiaux cette année.

La blockchain a donc un rôle de désintermédiation qui permet une optimisation de la chaîne de valeur de la distribution de billets d’avion. En supprimant l’organe central et en confrontant directement la demande à l’offre, la blockchain donne la possibilité de diminuer les coûts de distribution et de créer des services ramenant au cœur des préoccupations les attentes des passagers. On identifie donc un enjeu de satisfaction client mais également d’excellence opérationnelle.

 

Conclusion

On distingue donc trois types d’enjeux majeurs pour les acteurs du transport aérien : l’excellence opérationnelle, la satisfaction client et le maintien ou renforcement des mesures de sécurité. La blockchain, combinée à d’autres technologie permet d’élaborer des solutions répondant à ces enjeux.

Bien que la blockchain offre des perspectives intéressantes de cas d’usage dans le secteur de l’aérien, elle n’en demeure pas moins une technologie complexe d’appréhension et encore en à un stade initial de développement. De nombreuses entreprises observent ces développements, cultivent leur compréhension théorique du sujet et acquiert les compétences nécessaires à son absorption.

On observe par ailleurs que la blockchain invite les acteurs à travailler sur un mode collaboratif. En effet, une blockchain n’a de sens que si elle est utilisée par une majorité des acteurs pour un cas d’usage identifié.

Enfin, dans de nombreux cas, les acteurs font face au challenge de l’adéquation de la représentation informatique, sauvegardée de la falsification par la blockchain, et le monde au-delà du digital. La réussite de tels cas d’usage sera donc de manière aussi importante permise par un processus métier solide et largement automatisé.

Sources :

Air Traffic Management Blockchain Infrastructure for Security, Authentication, and Privacy, Ronald J. Reisman, NASA Ames Research Center

Blockchain: harnessing its potential in travel, AMADEUS

Blockchain Technology Overview, Dylan Yaga, Peter Mell, Nik Roby et Karen Scarfone, NIST

Blockchain in Supply Chain, how to use the distributed ledger to trace products, Vladimir Collak, Forbes

Vacationing through the Blockchain, Travelblock