Si voyager n’a jamais été aussi simple, les conséquences pour les écosystèmes locaux du tourisme de masse tel qu’il existe actuellement ne peuvent pas être négligées.

En effet, l’arrivée de nombreux touristes sur certains territoires génère des déséquilibres : utilisation importante de ressources (eau, électricité) pour lesquelles les populations locales rencontrent pourtant des difficultés pour y accéder, production de grandes quantités de déchets dans des zones où les infrastructures de traitement ne sont pas toujours prêtes à les absorber… En Europe, certaines villes ont récemment mis en œuvre des mesures significatives, et encore inimaginables il y a quelques années, pour tenter de réguler les flux de touristes face à la montée du mécontentement des habitants. Ainsi, l’accès à Venise sera bientôt payant pour les piétons et Amsterdam prévoit une augmentation importante de la taxe de séjour ou encore l’interdiction dans certains quartiers des locations sur la plateforme américaine Airbnb.

Ces mesures témoignent des limites rencontrées par le modèle actuel du tourisme de masse et annoncent une évolution des pratiques. L’écotourisme et le tourisme durable ont pris de l’ampleur, mais de quoi parle-t-on vraiment ? Comment est-ce que cela se concrétise pour les acteurs du secteur et les touristes eux-mêmes ? Le tourisme durable et l’écotourisme sont-ils la solution aux difficultés rencontrées aujourd’hui ?

Tourisme durable & Ecotourisme : de quoi parle-t-on ?

Le tourisme durable n’est pas un phénomène de mode. Dès 1995, une charte mondiale du tourisme durable a été élaborée à l’occasion de la Conférence Mondiale du Tourisme Durable et les premières définitions remontent à 1992 dans le cadre de l’Agenda 21 (un plan d’actions pour le 21ème siècle adopté par une centaine de chefs de gouvernement).

L’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) définit ainsi le tourisme durable :

 

Le tourisme durable recherche donc l’équilibre entre les trois piliers du développement durable (le social, l’économie et l’environnement) dans la production et la réalisation d’activités touristiques. Il s’agit de repenser la stratégie mise en œuvre pour y intégrer ces trois dimensions.

Volontiers confondus, tourisme durable et écotourisme ne désignent pourtant pas exactement la même chose. L’OMT considère que l’écotourisme est l’une des branches du tourisme durable. L’écotourisme se concentre en fait sur le pilier environnemental du tourisme durable : il a pour objectifs de minimiser l’impact des activités touristiques sur l’environnement, de contribuer à la découverte des écosystèmes et de préserver la biodiversité.

Ce sont donc deux concepts complémentaires, au service d’une activité touristique plus respectueuse des écosystèmes, au sens large, dans lesquels elles s’inscrivent.

De l’intention à l’acte chez les consommateurs

Le développement du tourisme durable fait écho à l’évolution des attentes et des pratiques des consommateurs.

En effet, d’une façon générale, la sensibilité au développement durable est de plus en plus marquée au sein de la population. Quelques chiffres (issus du Baromètre de l’économie positive et durable réalisé par Yougov pour Business Insider France) pour le montrer :

Cependant, si une majorité de Français se dit préoccupée et concernée par les enjeux climatiques et prête à agir pour l’environnement, les actions tardent à être réellement mises en œuvre à l’échelle individuelle. Le décalage entre le discours et la pratique est réel. Un rapport réalisé par le Commissariat Général au Développement Durable sur les Modes de vie et pratiques environnementales des Français souligne d’ailleurs que les écogestes ont tendance à se stabiliser depuis 2010 alors qu’ils étaient en augmentation dans les années 2000.

Ce décalage entre discours et pratique peut s’expliquer, entre autres, par l’insuffisance de dynamiques collectives : un individu ne souhaite pas porter seul les solutions à mettre en œuvre et attend un soutien, voire une impulsion, du collectif et des institutions.

Alors que la France se prépare à accueillir près de 100 millions de touristes en 2020, les acteurs du tourisme ont pour enjeu de montrer l’exemple, d’introduire la dynamique dans le secteur en proposant des produits touristiques durables.

 

Concrètement, comment se matérialise le tourisme durable ?

Les différents acteurs du tourisme peuvent adopter les principes et valeurs d’une approche durable. Voici quelques exemples, tout au long de l’expérience touristique :

  • Agence de voyages, tour-opérateur et application mobile

Le voyage commence en général par son organisation et, pour cela, certains font appel à des agences de voyage. Les initiatives chez les voyagistes se multiplient face à la sensibilité croissante des consommateurs sur le sujet.

A titre d’illustration, Voyageurs du Monde déploie une politique responsable auprès de ses fournisseurs et veille à favoriser l’emploi local dans l’objectif de préserver, voire développer, l’écosystème local. Ses partenaires doivent ainsi respecter un cahier des charges contenant des exigences sur les conditions de travail des employés, sur le respect de l’environnement ou sur l’utilisation des ressources naturelles.

Autre exemple, Saïga propose à ses clients de s’immerger au sein d’équipes de scientifiques et chercheurs contribuant à la préservation du patrimoine naturel à l’occasion de leurs vacances. Le voyage devient alors l’occasion de découvrir un territoire ainsi que les personnes le peuplant, leur culture et leurs traditions.

Par ailleurs, des applications émergent pour accompagner les touristes dans l’organisation d’un voyage durable. C’est le cas par exemple de Tookki, qui recense des hôtels, restaurants, activités et commerces responsables ainsi que des transports zéro émission. Pour le moment disponible uniquement pour Paris, d’autres villes françaises seront bientôt proposées.

  • Transport

Le transport constitue la première étape du voyage. Développer une offre de transport durable peut se faire, par exemple, par le biais de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, des économies d’énergie, le choix de nouveaux carburants ou la compensation carbone.

Ainsi, Air France a annoncé qu’elle allait compenser 100% des émissions de CO2 de ses vols intérieurs à partir de janvier 2020. En parallèle, le renouvellement de la flotte par des avions qui consomment moins de carburant et le recours à des appareils électriques pour les mouvements au sol contribuent à améliorer l’empreinte carbone de la compagnie.

  • Hébergement et restauration

L’hébergement et la restauration sont deux autres étapes clés de l’expérience touristique. Les possibilités pour adopter une approche durable sont multiples, telles que l’utilisation d’énergies renouvelables, la limitation de la consommation de ressources (eau…), la réduction des pollutions générées par l’activité (air, eau, sol), l’utilisation d’écoproduits, le recours à l’emploi local, l’accessibilité des établissements aux personnes en situation de handicap…

A titre d’illustration, le groupe Barrière organise un concours annuel pour sensibiliser au gaspillage alimentaire ses collaborateurs exerçant dans la restauration. Des challenges par équipe sont organisés afin de montrer qu’il est possible de réduire le gaspillage alimentaire.

  • Activité touristique et loisir

Le touriste consomme des activités pour découvrir le lieu dans lequel il voyage et ces activités peuvent être sources d’externalités négatives pour les écosystèmes. Repenser son offre pour que celle-ci s’intègre au-mieux au sein de son environnement constitue donc un enjeu important pour les acteurs du tourisme local.

Ainsi, par exemple, Les Croisières Charentaises proposent des promenades fluviales 0 émission : sans bruit, sans gaz à effet de serre et sans diffusion de particules fines, pour découvrir la Charente différemment, depuis un bateau 100% électrique.

  • Destinations durables

Certains territoires adoptent une approche intégrée afin de proposer une expérience durable à leurs touristes. Il s’agit alors d’un projet global, à l’échelle de tout un territoire, de sorte que le tourisme bénéficie aux populations locales, soit respectueux de l’environnement et permette des retombées économiques bénéfiques au développement du territoire en question. Mise en place de circuits courts pour les approvisionnements, offre de transports peu polluants, accessibilité du territoire à toutes les catégories de touristes, il s’agit en fait d’une concaténation et mise en cohérence des initiatives cloisonnées que peuvent avoir les acteurs du tourisme (transporteurs, restaurateurs, hôteliers…).

Le label Flocon Vert, décerné par Moutain Riders, est attribué aux « stations de montagne qui associent mise en tourisme de leur territoire et management raisonné des hommes et de l’environnement, tout en leur permettant une amélioration continue de leur politique de développement durable ». Le label traduit bien une approche globale de tourisme durable sur un territoire donné.

Des pays deviennent également des destinations de tourisme durable. C’est le cas du Costa Rica, principale destination pour l’écotourisme, du Bhoutan, où le respect des traditions et de la nature sont très importants, ou de la Nouvelle-Zélande, qui accorde beaucoup d’importance à la préservation de la nature et de son histoire. Un engagement en faveur de l’écotourisme est souvent un premier levier vers le développement durable du tourisme.

 

Si les initiatives se multiplient et que les acteurs touristiques n’hésitent pas à communiquer sur le sujet, il convient également de s’interroger sur la portée de ces actions.

Le tourisme durable : une démarche pour repenser son activité ou un nouvel argument de vente ?

A noter déjà que la mise en œuvre d’une approche de tourisme durable n’est pas si évidente : l’investissement initial est souvent supérieur et la rentabilité plus longue à atteindre. Cet aspect financier constitue sans aucun doute un frein, en particulier pour les acteurs de petite et moyenne taille.

Du côté des consommateurs, la multiplication des labels rend les offres difficilement lisibles et différenciables. Il en existerait une trentaine. Dans ce contexte, comment leur accorder une réelle crédibilité ? Quels sont ceux qui font l’objet d’un contrôle indépendant ? Répondant au départ à un besoin de reconnaissance des acteurs engagés en faveur d’un tourisme durable, les labels constituent aujourd’hui un objet de méfiance de la part des consommateurs, qui ont du mal à distinguer le vrai du faux.

De plus, même si l’offre de tourisme durable se développe, il est encore rare de trouver des initiatives pensées de bout-en-bout. Souvent, ce ne sont que certains maillons du parcours touristique qui auront adopté une approche durable. Les moyens de transport pour se rendre sur certains lieux de tourisme durable et d’écotourisme ne sont pas toujours respectueux de la planète. On peut par exemple s’interroger sur la durabilité de l’approche d’un touriste se rendant en Nouvelle-Zélande en avion depuis l’Europe pour pratiquer l’écotourisme dans les parcs nationaux.

Le développement de l’écotourisme pourrait même se révéler contre-productif pour certaines destinations. Victimes de leur succès, elles voient alors déferler des vagues de touristes, ce qui perturbe les écosystèmes locaux, à l’opposé des valeurs initialement prônées. Dans les années 2000, le Costa Rica a ainsi dû faire face à de nombreuses critiques liées à la sur fréquentation de lieux d’écotourisme qui conduisait à leur dégradation.

Aussi, même si le tourisme durable va dans le sens d’une démarche plus respectueuse de la planète et de ses habitants, force est de constater que le sujet est devenu un réel argument de vente pour de nombreux acteurs. Cependant, l’évolution réelle des pratiques est parfois lente. Certains, par exemple, décident de compenser l’impact de leur activité en finançant des projets qualifiés de « durables ». Mais les externalités négatives ne sont alors pas réduites, juste compensées. Espérons que dans les années à venir, les acteurs du tourisme parviendront à crédibiliser et concrétiser de bout-en-bout leurs engagements en matière de tourisme durable.