Alors que les VTC se sont à nouveau mobilisés dans le calme courant  janvier et que le médiateur du gouvernement a multiplié les rencontres avec les différents acteurs du secteur, l’on est en droit de se poser la question : peut-on espérer une solution durable pour les chauffeurs de VTC ?

 

Uber : un modèle non rentable, pour l’instant

Lorsque l’on pense à Uber, la première chose qui nous vient à l’esprit est l’ascension fulgurante de l’entreprise. Les chiffres ont effectivement de quoi impressionner : plus d’un million de chauffeurs de par le monde et un chiffre d’affaire de 5,5 milliards de dollars.

Néanmoins, les pertes nettes de l’entreprise peuvent sembler inquiétantes. En effet, avec une perte aux alentours de 3 milliards de dollars en 2016, en partie imputable à la tentative avortée de s’implanter sur le marché chinois courant Août, le modèle économique d’Uber n’est toujours pas rentable. Cela n’a pas empêché la « machine Uber » de se positionner en quelques années comme la référence incontournable du côté des consommateurs.

Uber continue à essayer d’innover, notamment par le biais d’un abonnement « illimité », actuellement testé à New-York et dans d’autres grandes villes des Etats-Unis (à lire ici sur le blog). A l’instar de ce qu’avait fait Amazon avec son offre Prime, si cette formule d’abonnement devait rencontrer du succès, cela signifierait des revenus assurés et inscrits dans la durée pour la plateforme.

 

Une mutation du statut et des conditions de travail

Les prud’hommes parisiens et la Caisse nationale d’assurance helvète ont tous deux reconnu le statut de salarié à des chauffeurs de VTC travaillant respectivement pour LeCab (une plateforme française) et Uber. Ces décisions (même si elles ne sont pas les premières du genre) envoient un message clair à la plateforme qui insistait dans sa communication sur l’indépendance de ses chauffeurs.

En effet, plusieurs d’entre eux avaient saisi ces instances pour faire reconnaître leur de facto dépendance vis-à-vis de la plateforme ; une situation allant à l’encontre du régime d’autoentrepreneur auxquels ils sont en majorité affiliés. Les syndicats de leur côté ont annoncé vouloir déposer plus d’une centaine de dossiers aux revendications similaires aux prud’hommes pour peser sur les négociations en cours.

La grogne des chauffeurs ne vient cependant pas exclusivement d’un statut flou, mais bien du modèle de rémunération qui a connu un profond bouleversement depuis l’apparition de ces plateformes. Les augmentations des commissions perçues et les baisses des prix des courses décidées de façon unilatérale par la plateforme Uber, en situation de quasi-monopole dans une majorité de pays, cristallise les frustrations autour de la marque.

 

Une médiation gouvernementale pour une problématique nouvelle

A la fin d’une année 2016 marquée par différents conflits entre Uber, les chauffeurs VTC et les taxis, le Secrétaire d’Etat aux transports, Alain Vidalies, a nommé le 20 décembre 2016 Jacques Rapoport, ancien Président de SNCF Réseau, comme médiateur entre les chauffeurs et les différentes plateformes.

Cette nomination intervient alors qu’Uber a jusqu’ici rejeté les demandes d’abaissement des commissions. Cette revendication, formulée à la fois par les associations de chauffeurs et le gouvernement, est le principal point de désaccord entre les parties prenantes. Au vu de la situation financière d’Uber, expliquée plus haut, il est compréhensible que l’entreprise américaine ne veuille se séparer d’un cinquième de ses recettes. Mais les implications d’une acceptation d’une telle baisse vont bien au-delà d’un simple manque à gagner puisqu’elle ouvrirait la porte à des demandes similaires sur l’ensemble du réseau Uber à l’international. Les conséquences d’un alignement des politiques tarifaires sur des territoires aux conditions de travail et de rémunération très différentes les unes des autres, serait un coup porté au cœur du modèle Uber.

Entrer en négociation avec la France impliquait un risque pour la pérennité du modèle Uber. Jusque fin janvier 2017, l’entreprise semblait donc avoir choisi la patience, discutant et écoutant les revendications certes, mais sans pour autant donner l’impression de vouloir changer sa politique. La création d’un fonds d’aide aux chauffeurs en difficulté à hauteur de 2 millions d’euros en était symptomatique.

 

Un début de dialogue afin d’éviter un risque de précédent pour le modèle Uber 

Alors que le médiateur du gouvernement était sur le point de rendre ses conclusions début Février, le gouvernement aurait pu être tenté de recourir à la loi pour définitivement fixer les pratiques acceptables pour les plateformes de mise en relation. Si la France en était venu à promouvoir une telle loi, cela aurait pu inciter d’autres gouvernements à en faire de même : un risque sans doute pris très au sérieux par la direction d’Uber puisque l’entreprise de VTC a proposé à la dernière minute avant la fin de la médiation une aide financière aux chauffeurs les plus en difficulté pour leur garantir un revenu minimum.
Le médiateur a jugé cette proposition “satisfaisante” bien qu’elle ne réponde pas aux attentes des chauffeurs en termes de tarification.
Si cette aide financière n’a pas convaincu les chauffeurs début février, leurs représentants et la direction d’Uber ont finalement réussi a ouvrir le dialogue tant attendu mercredi dernier après plus de quatre heures de discussion en présence de représentants de l’état. Les cinq associations et syndicats défendant les chauffeurs professionnels ont en effet obtenu une nouvelle réunion le 15 mars dans l’optique d’aborder le sujet de la tarification.

A l’issue de ce prochain rendez-vous, le gouvernement aura la responsabilité de décider de la marche à suivre. En cas d’efforts insuffisants de la jeune entreprise américaine, il y a potentiellement pour elle un risque de précédent historique, puisque la décision française pourrait, le cas échéant, grandement limiter Uber dans ses choix stratégiques en France. Cela pourrait passer par un plafonnement des commissions percevables par les plateformes, par exemple. Une limitation des horaires de travail des chauffeurs VTC (telle qu’elle existe déjà pour les taxis) pourrait également grandement influer sur la politique d’Uber et consorts.