L’une des plus grandes tendances de cette année est l’explosion de la popularité des plateformes de trottinettes électriques. Après un an d’existence, les deux leaders du marché des trottinettes électriques, Lime et Bird, revendiquent chacun plus de dix millions de trajets. Bird a même réussi l’exploit de devenir la première start-up à atteindre le statut de licorne aussi rapidement en moins d’un an d’activité, ces start-ups valorisées à plus d’un milliard de dollars. Le principe de fonctionnement est simple : ces startups permettent aux utilisateurs de localiser et déverrouiller les trottinettes au moyen d’un simple smartphone muni de l’application. Le tarif : 1 euro la location puis 15 centimes par minute.

Ce nouveau moyen de transport est en pleine effervescence dans les grandes villes comme Paris, Berlin, Madrid où elles concurrencent les vélos sur les pistes cyclables et les VTC sur la route. Le potentiel du marché semble immense. Embouteillages, pollution, transports en commun saturés, circuler en centre-ville est devenu un enfer. Les trottinettes électriques pourraient être une solution pour remédier à ces problèmes et un moyen de transport idéal pour les trajets urbains. Facile à utiliser, ludique, silencieux, non polluant pour les riverains, tant de raisons pour adopter la trottinette électrique au quotidien.

Conquérir le marché des courtes distances

Le succès fulgurant de Bird et Lime n’a pas échappé aux plateformes de VTC. Txfy, la plateforme de VTC estonienne financée par le Uber chinois Didi Chuxing, vient de lancer son propre de service de trottinettes électriques à Paris début Septembre. L’entreprise a déployé quelques centaines de trottinettes de marque Bolt avec pour ambition de passer à quelques milliers prochainement. Uber, dont la stratégie est de se positionner comme un acteur majeur du « Mobility as a Service » (MaaS), a lancé son premier service de trottinettes électriques à Santa Monica en Californie. Une flotte de 250 trottinettes sera déployée dans le cadre d’un programme pilote avec son ancien partenaire JUMP, racheté en Août pour une somme estimée à 200 millions de dollars. Lyft, le principal concurrent d’Uber en Amérique du Nord, a lui aussi mis sur pied son service de trottinette électrique. Denver est devenu le premier marché aux États-Unis début Septembre sur lequel l’entreprise a lancé son service de libre-service.

La diversification de leurs offres pourrait leur permettre de conquérir le marché des courtes distances, où les VTC sont en concurrence avec la marche à pied, les transports en commun et le vélo. Par ce biais, les spécialistes des VTC positionnent leur application au centre de la mobilité.

Les acteurs des vélos en libre-service souhaitent également se positionner sur ce créneau porteur. Indigo Wheel a annoncé qu’il prévoyait de lancer son service de trottinettes électriques, sans préciser dans quelle ville et à quelle date. L’entreprise californienne Spin a choisi de se diversifier plus rapidement. Initialement une plateforme de mise à disposition de vélos en free floating, avec pour objectif d’introduire aux États-Unis le partage de vélos à la manière chinoise, Spin a lancé une offre de location de trottinettes électriques à San Francisco en Février 2018. Le co-fondateur de Spin, Euwyn Poon, a déclaré : “Nous croyons aux multiples modes de transport du dernier kilomètre et la trottinette électrique est une option rapide et amusante pour les courtes distances. Son introduction marque la transition de Spin vers une véritable plateforme de mobilité multimodale pour les villes et les campus.”

Actuellement, la plupart des acteurs ne construisent pas leurs propres trottinettes. Au lieu de cela, ils achètent des trottinettes de fabricants chinois. Lime, de son côté, s’est efforcée de se distinguer en concevant ses propres trottinettes. Uber commence également à concevoir ses propres trottinettes.

La courte vie des trottinettes électriques impactée par le vandalisme

Les plateformes de mise à disposition de trottinettes électriques rencontrent les mêmes problèmes que les plateformes de vélos en libre-service. Dégradations, vols, négligence : la durée de vie d’une trottinette lâchée dans la jungle urbaine est très limitée. Ce type de phénomène n’a rien de nouveau, on l’a vu avec le cas de Gobee en France. La société de vélos en libre-service qui avait déployé 2.000 vélos dans Paris a arrêté son service en raison de trop nombreux vols et dégradations. Cependant, la vague de dégradations qui touche les trottinettes aux Etats-Unis semble encore plus importante. Une véritable mode du vandalisme anti-trottinettes et spécifiquement anti-Bird s’est propagée rapidement. En témoigne la création d’un compte Instagram entier dédié à la destruction des trottinettes électriques. (le cimetière des Bird : https://www.instagram.com/birdgraveyard/).

L’apparition des trottinettes en libre-service a également entraîné une vague d’accidents en Île-de-France. La mode de la trottinette a entraîné une explosion de 23% du nombre de blessés en un an. « Cela va de la simple contusion aux multiples fractures et aux graves traumatismes crâniens », indique le docteur Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf). La ville de Salt Lake City aux Etats-Unis a également rapporté une augmentation de 161% d’incidents liés aux trottinettes électriques.

Le stationnement sauvage des trottinettes est aussi un problème pour les villes et les citoyens. Les trottinettes sont souvent laissées stationnées au milieu des rues, sur les trottoirs ou dans d’autres lieux publics, comme les parcs, parce qu’il est pratique de les laisser là où le trajet prend fin. La ville de San Francisco avait ainsi décidé d’interdire ces services à cause de plaintes des habitants concernant le stationnement sauvage des trottinettes en Août. A Paris, des zones de stationnement réservées pourraient être testées et devenir obligatoires afin de remédier à ce problème. Lime a récemment annoncé vouloir développer des zones de stationnement virtuels afin d’avertir les utilisateurs s’ils stationnent incorrectement leur trottinette. Aux Etats-Unis, la ville de Long Beach a créé des zones de stationnement spécifiques pour les trottinettes. Ces zones peintes sur les trottoirs sont utilisées pour fournir un endroit sûr et permettent d’atténuer les problèmes entre les conducteurs de trottinettes et le reste du public.

Ces problèmes n’empêchent pas les plateformes de libre-service de croire au succès de leur application et de poursuivre le fonctionnement du service dans les villes où il a été déployé.

Une réglementation s’impose

Les plateformes de micro-mobilité qui cherchent à offrir leurs services de trottinettes électriques au Royaume-Uni sont confrontées à un blocage juridique, car les trottinettes électriques ne sont pas autorisés dans les rues du Royaume-Uni. Le ministère des Transports définit les trottinettes électriques comme des “machines motorisés”. Ce type de véhicule ne peut être utilisé légalement que sur une propriété privée. Segways, hoverboards et trottinettes électriques appartiennent à la même catégorie et ne sont pas autorisés dans les espaces publics. Aucune avancée ne semble avoir lieu pour réguler le secteur et autoriser le service. Récemment, Bird est devenu le premier service de trottinettes électriques à être lancé au Royaume-Uni. Avec une particularité cependant, le service ne pourra être utilisé que sur des endroits comme les aéroports, les universités, les campus et les parcs avec l’autorisation du propriétaire. Les trottinettes électriques restent illégales sur les trottoirs publics.

En Allemagne, l’utilisation de ce type de véhicules sur la voie publique est également prohibée. La conduite de ces véhicules dans la rue peut entraîner des amendes. La police de Berlin a annoncé avoir déjà confisqué plus de 60 véhicules en 2018. Mais les décideurs politiques allemands sont témoins de la tendance, et le ministère des Transports a commencé à rédiger un nouveau règlement qui légalisera certains véhicules, qui entrera probablement en vigueur début 2019. L’Allemagne envisage d’introduire un ensemble de règles strictes : assurance obligatoire, plaque d’immatriculation, permis de conduire, obligation d’utiliser la piste cyclable et vitesse maximale de 20 km/h.

A Santa Monica (Californie, Etats-Unis), le Conseil Municipal de Santa Monica a voté en faveur de la création d’une ordonnance d’urgence qui permettrait de confisquer tout “dispositif de mobilité partagée” qui posent un danger immédiat ou entravent l’accès aux voies publiques. Laisser un scooter couché sur un trottoir, bloquer une porte ou une entrée, ou causer un danger de trébuchement sont des infractions pénalement répréhensibles. Les utilisateurs s’exposent à une amende de 60$.

Le gouvernement de Singapour a quant à lui légiféré un ensemble de lois régissant l’utilisation des dispositifs de mobilité personnelle (PMD). Les utilisateurs pris en flagrant délit par les autorités de transport terrestre peuvent se voir confisquer leurs appareils, payer une amende ou même aller en prison dans les cas les plus graves. Les éléments les plus importants que les conducteurs de trottinettes électriques doivent respecter sont résumés en infographie sur le site de l’autorité de transport terrestre de Singapour.

https://www.lta.gov.sg/content/ltaweb/en/walk-cycle-ride/rules-and-code-of-conduct.html

A Madrid, les deux-roues électriques sont interdits de trottoir et cantonnés aux pistes cyclables et rues à vitesse réduite. La législation est également différente en Belgique. L’utilisateur est considéré comme un piéton tant qu’il se maintient sous la vitesse limite de 6 km/h et passe au statut de cycliste lorsqu’il la dépasse.

Un mois après son installation à Bordeaux, la société américaine Lime a annoncé suspendre son activité. La raison évoquée de ce retrait serait l’absence de cadre juridique à l’utilisation de ces trottinettes. L’entreprise américaine propose à la mairie bordelaise d’ouvrir un dialogue pour rendre à nouveau possible ce service dans des conditions optimales. Cet échec est le deuxième pour cette entreprise après la suspension de son service à Toulouse, trois jours après son arrivée. La mairie toulousaine a jugé illégale cette occupation du domaine public. À Paris, la maire Anne Hidalgo s’est voulue plus conciliante. Une charte de bonne conduite a été co-construite pour régir le stationnement sur les trottoirs pour les deux-roues en « free floating ». La circulation sur les trottoirs est en revanche proscrite pour les trottinettes électriques, sanctionnable d’une amende de 135€.

Enfin, le projet de loi d’orientation des mobilités (LOM) devrait être présenté fin novembre au Conseil des ministres. L’objectif, pour la ministre des Transports Élisabeth Borne, est d’encadrer les nouveaux services, dont la trottinette électrique, afin d’éviter que les gens soient prisonniers de la voiture individuelle. Selon la ministre, “l’idée n’est évidemment pas de freiner leur développement, mais que ça se passe de façon harmonieuse.” Une nouvelle catégorie de véhicules sera créée dans le code de la route sous le nom d’engins de déplacement personnels (EDP) électriques.