Après des essais techniques réussis en avril avec un prototype à la Ciotat, les Sea Bubbles devraient finalement débarquer en avant-première à Paris pour une période test à la fin de l’été. Sea Bubbles, ce sont de petits bateaux 100% électriques « volant » sur l’eau imaginés par Alain Thébault, navigateur célèbre notamment pour ses records de vitesse avec l’Hydroptère, un voilier avant-gardiste qu’il a lui-même conçu. Reprenant son principe de fonctionnement pour les Sea Bubbles, il espère ainsi révolutionner les transports fluviaux dans les grandes villes en proposant une alternative écologique aux transports traditionnels.

Le transport fluvial en réponse aux problématiques de mobilité et de pollution des villes

En effet, si la majorité des grandes villes dans le monde sont construites autour de fleuves comme Paris, de lacs comme Genève ou encore de baies comme San Francisco, elles sont loin d’en exploiter encore tout le potentiel. Pourtant, l’utilisation de ces cours d’eau, naturellement présents, permettrait de répondre à des problématiques importantes qui font aujourd’hui réfléchir de nombreuses villes : à savoir la saturation du trafic, la pollution de l’air et les problèmes de mobilité toujours plus grands dus à la croissance démographique et l’urbanisation de la population.

Pour l’équipe de SeaBubbles, la solution à ces problèmes passe par le développement du transport de passagers par voie fluviale ou maritime. C’est d’ailleurs aussi l’avis de la mairie de Paris, notamment d’Anne Hidalgo, qui soutient le projet depuis son commencement, ou encore du Syndicat des Transports d’Ile-de-France (STIF) qui a lancé le 11 janvier dernier une étude sur le transport fluvial de passagers en Ile-de-France.

Celui-ci était en effet florissant au début du XXe siècle avant d’être délaissé au profit du métro. Il a ensuite connu un regain d’intérêt dans la seconde moitié du XXe siècle grâce au tourisme avec les Bateaux-Mouches. Cependant, l’offre dans le domaine des transports quotidiens ne séduit guère la population en raison de sa faible fréquence et de son prix. L’expérience Voguéo, lancée par le STIF entre 2008 et 2011 et mettant en place des navettes entre Maisons-Alfort (Val-de-Marne) et Paris, a ainsi été abandonnée à cause de son coût trop élevé au regard du faible nombre de passagers transportés. Avec des résultats attendus dans les prochains mois, cette étude vise donc à faire un bilan sur les possibilités offertes par la Seine ainsi qu’à faire le point sur les innovations techniques et les expériences menées dans les villes d’Europe… à commencer par Paris même avec l’expérimentation des Sea Bubbles !

Petit point technique sur les Sea Bubbles

Mis au point par Alain Thébault et son associé Anders Bringdal, légende de la planche à voile, les Sea Bubbles sont des bateaux motorisés de la taille d’une petite voiture (type Renault Zoé) qui s’inspirent directement de la technologie utilisée pour l’Hydroptère. Ce voilier, le plus rapide du monde, s’élève jusqu’à 5 mètres au-dessus de l’eau grâce à ses ailes immergées, aussi appelées « foils ».

De la même façon, les Sea Bubbles possèdent chacun deux paires de foils, inclinés à 45° et reliés mécaniquement. Lorsqu’ils évoluent dans l’eau, chaque foil génère une différence de pression entre son « intrados » (dessous de l’aile) et son « extrados » (dessus de l’aile). Cette différence de pression se traduit physiquement par une force exercée vers le haut appelée portance. Plus la vitesse d’avancement du foil est grande, plus la portance augmente. A partir d’une certaine vitesse, la portance générée par les foils devient supérieure au poids du bateau et permet donc de le soulever hors de l’eau. C’est ce même principe physique qui permet aux avions de décoller et de voler.

A la différence de l’Hydroptère qui utilise la force du vent, les Sea Bubbles sont propulsés grâce à 2 hélices alimentées par 2 moteurs électriques. Une fois la vitesse de 6 à 8 nœuds atteinte, soit 11 à 15 km/h, la coque des Sea Bubbles s’élève de plusieurs dizaines de cm au-dessus des flots, laissant uniquement les foils en contact avec l’eau.  Cela a pour effet de diminuer considérablement – d’environ 40% – la force de trainée, autrement dit la résistance générée par l’eau. En conséquence, l’énergie consommée pour faire avancer le véhicule est bien moindre. Les Sea Bubbles peuvent ainsi fonctionner uniquement grâce à une propulsion électrique tout en ayant une autonomie de 100 km. Les batteries, qui représentent tout de même 30% du coût d’un véhicule, sont situées sous le plancher de l’habitacle comme dans les voitures Tesla.

Par ailleurs, la géométrie des foils permet également de limiter cette augmentation de portance afin de stabiliser le bateau à une certaine hauteur. La stabilité d’un prototype a ainsi été testée avec succès dans le Sud de la France en avril dernier et a même dépassé les attentes de l’équipe SeaBubbles en soulevant 200 kg de plus que prévus. Générant peu de vagues et possédant assez de stabilité pour résister aux remous créés par les autres embarcations, les Sea Bubbles seraient donc parfaits pour ne pas abîmer les berges, usées par l’agitation des flots, en plus de procurer aux passagers un voyage agréable.

Ces essais n’ont cependant pas été effectués avec les véhicules dans leur version finale. A terme, les Sea Bubbles auront un design bien plus futuriste et accueilleront 4 passagers en plus du conducteur. La réalisation des deux premiers véhicules continue d’ailleurs d’avancer chez Décision SA, le constructeur de Solar Impulse. Au total, une dizaine d’unités sont prévues pour l’expérimentation à Paris.

 

D’un point de vue recharge, l’idée est d’utiliser de l’électricité 100% renouvelable produite directement par les quais grâce à des hydroliennes – des hélices qui produisent de l’électricité grâce à la force du courant du fleuve ou des marées – ou encore grâce à des panneaux solaires. L’énergie serait alors stockée dans des batteries sous le ponton d’amarrage en attendant de pouvoir recharger par induction les Sea Bubbles de la station.

Seulement, si l’intensité du courant de la Tamise à Londres ou encore celui de l’Hudson River à New-York sont suffisants pour faire fonctionner des hydroliennes, ce n’est malheureusement pas le cas de la Seine à Paris. En septembre, c’est donc sur le secteur que les Sea Bubbles devraient se brancher pour refaire le plein. Cependant l’objectif d’Alain Thébault reste bien d’utiliser les énergies renouvelables afin de « survoler le fleuve en utilisant son énergie propre ». Son but ? Proposer un moyen de transport « Zéro bruit, zéro vague, zéro CO2 ».

Des contraintes réglementaires qui complexifient le déploiement à Paris

Néanmoins, si les premiers tests s’avèrent concluants, de nombreuses questions restent en suspens concernant le déploiement des Sea Bubbles à Paris.

En effet, d’un point de vue réglementation, la vitesse sur la Seine est limitée à 12 ou 18 km/h si l’on se trouve à plus de 20 m des rives, sans compter que certains lieux interdisent le dépassement ou augmentent encore cette limitation de vitesse jusqu’à 6 km/h par exemple autour de l’île Saint-Louis. Or les Sea Bubbles sont conçus au départ pour naviguer à 30 km/h. Si les véhicules en cours de construction ont été spécialement conçus pour s’adapter à cette faible allure, il n’en reste pas moins qu’ils ne se soulèvent hors de l’eau que lorsqu’ils atteignent entre 11 et 15 km/h.

De plus, cette limitation de vitesse a également un impact sur l’attractivité de ce transport alternatif : il est en effet légitime de se demander quel est l’intérêt de prendre un Sea Bubble s’il est moins rapide qu’un vélo et ce, d’autant plus que le trajet devrait coûter autour de 10 € en s’alignant sur le prix d’un taxi. Reste donc à savoir si les Voies Navigables de France (VNF) accepteront d’accorder une dérogation aux Sea Bubbles.

Par ailleurs, d’autres discussions sont toujours en cours avec les différentes parties prenantes (VNF, Ports Autonomes de Paris, Brigade Fluviale de la Préfecture de Police…) afin de statuer sur les autres aspects du déploiement comme la disponibilité et le coût de la mise à disposition d’espace sur les quais pour installer les premiers docks ou encore la formation des pilotes pour naviguer sur la Seine. Les Sea Bubbles devraient en effet fonctionner en libre-service avec le même mode d’utilisation que Uber et avec un chauffeur (VTC), du moins pour l’expérimentation à Paris. Car pour ses créateurs, l’objectif à terme est de rendre les Bulles autonomes, ce qui permettrait par exemple de transporter un 5ème voyageur. La startup envisage même de concevoir des véhicules capables de transporter jusqu’à 12 personnes.

Toutes ces contraintes de réglementation rendent complexe la mise en place des Sea Bubbles à Paris. Mais pour Alain Thébault, cette période d’essai n’est qu’une démonstration préfigurant un déploiement mondial de ces nouveaux taxis fluviaux. En effet, après les deux semaines de test à Paris est prévu un Pop-Up Tour de plusieurs mois afin de présenter le système des Bulles au monde entier avant sa commercialisation. Plusieurs villes parmi lesquelles Londres, San Francisco, Genève, Chicago, ainsi que de nombreux acheteurs privés dont certains GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) se montrent déjà très intéressés.

Cependant, la startup a décidé de ne prendre de commandes qu’une fois la démonstration à Paris terminée et lorsqu’elle aura levé les fonds nécessaires à l’industrialisation des Bulles. Ainsi, après avoir réuni 4 millions d’euros pour le lancement puis 10 millions d’euros notamment grâce au Fonds d’investissement Maif Avenir, une autre levée de fonds est actuellement en cours afin d’atteindre les 100 millions d’euros pour produire les véhicules en série. Le coût de vente d’une unité dépendra alors du nombre de commandes mais devrait se situer autour de 12 000 € en première estimation. Reste à voir si ces bulles fonctionnent bien et si elles arrivent effectivement à séduire le public. Les Sea Bubbles semblent en tout cas posséder les atouts pour y parvenir.

RDV donc à Paris en septembre pour tester ces taxis futuristes en avant-première !

 

Pour en savoir plus :

Interview d’Alain Thebault, navigateur et co-fondateur de Sea Bubbles, au Forum des TP 2017
Facebook/SeaBubblesOfficial