Le géant nippon Toyota a annoncé fin Août un investissement à hauteur de $500M dans le programme Véhicule Autonome de Uber. S’il confirme le rôle endossé par les deux entreprises en matière de mobilité du futur, ce partenariat témoigne surtout de l’émergence imminente de nouveaux services de mobilité, combinant Mobility as a Service (MaaS) et véhicule autonome.

Toyota, Uber, un mariage de raison

Bien qu’ayant fait couler beaucoup d’encre dans les médias, le partenariat entre Toyota et Uber est loin d’être surprenant au regard des ambitions et stratégies récemment mises en avant par les deux groupes.

Le constructeur Nippon, pour commencer, n’en est pas à son premier coup dans l’univers du MaaS. Il a établi en début d’année une filiale dédiée, Toyota Mobility Service Co., en rapprochant et transformant ses services de leasing, de location et de gestion de flotte. Mise en place pour « […] offrir des services de mobilité adaptés à une société connectée », cette nouvelle filiale se veut être un catalyseur des initiatives internes de la marque, mais est également ouvertement tournée vers l’exterieur. Une intention qui s’exprimera en juin 2018, avec l’annonce d’un investissement colossal de 1 milliard de dollars et la nomination d’un dirigeant Toyota au sein de Grab, plateforme de transport, covoiturage, livraison de repas et solution de paiement, concurrente d’Uber et leader en Asie du Sud-Est.

Cette nouvelle initiative se distingue cependant par l’intérêt particulier de Toyota pour la technologie Véhicule Autonome actuellement développée par Uber, et dont la phase d’expérimentation a subi un coup d’arrêt après une collision mortelle provoquée par un véhicule test en Mars 2018 à Tempe en Arizona. Malgré les revers rencontrés par Uber aux USA, Toyota semble compter sur ce partenariat pour renforcer son bagage d’innovations face aux constructeurs européens et Américains (Volkswagen Group, Ford, Tesla) en pointe dans le domaine de l’autonomie. Et ces efforts pourraient porter leurs fruits à court terme lors des Jeux Olympiques et Paralympiques de Tokyo 2020, envisagés par le Japon comme une vitrine mondiale pour ses fleurons nationaux, à commencer par Toyota.

 

Voir aussi : Cas fictifs de déploiements de véhicules autonomes lors des jeux olympiques et paralympiques 2020 / 2024

 

 

Plus largement, il s’agit pour le constructeur de s’adapter au changement de modèle de consommation en cours chez les clients du secteur automobile, avec une « servicisation » du marché de plus en plus palpable. Les constructeurs ayant en effet bien compris leur intérêt à développer une offre de services de mobilité aux couleurs de leur marque, face au déclin de la propriété.

“Cet accord et investissement marque un jalon important dans notre transformation en une entreprise de mobilité …”  Shigeki Tomoyama, Executive vice president, TMC, and President, Toyota Connected Company

Côté Uber, c’est aussi l’occasion de repartir sur de nouvelles bases, suite aux déboires mentionnés plus haut (les tests ont depuis été interdits en Arizona, et délocalisés à Pittsburg sous surveillance renforcée), tout en venant en aide à la division principalement responsable des pertes de la société, qui auraient atteint $891M au deuxième trimestre. Le Système Uber devrait ainsi être combiné dans les monospaces Sienna de Toyota, alors qu’il était jusqu’à présent embarqué sur le XC90 de Volvo, modèle impliqué dans l’accident de Tempe. Mais la signature d’un tel accord est surtout en totale concordance avec la stratégie de développement MaaS en 3 axes du nouveau PDG Dara Khosrowshahi, à savoir les partenariats, la diversification interne, et l’acquisition de startups.

 

(Voir aussi : Mobility as a Service : Uber et ses concurrents prennent le virage de la multimodalité)

Cette transaction vient ainsi renforcer des liens déjà existants entre les deux sociétés, après un premier investissement de Toyota il y a deux ans, dont le montant n’avait à l’époque pas été divulgué. Elle met également en exergue la place que ces acteurs incontournables semblent avoir enfin trouvé dans la recherche et l’expérimentation de nouveaux modes de mobilité.

 

Environnement applicatif et rapprochement Autonomie / MaaS

Afin de bien comprendre les enjeux liés au déploiement de tels partenariats dans la mobilité du futur, il est nécessaire de revenir à la définition même du concept de MaaS. Mobility as a Service désigne le passage à une combinaison de transports publics ou privés accessibles à travers une unique interface client (application). Cela permet une prise en charge complète d’un point A à un point B, avec une simplicité d’utilisation et plusieurs alternatives proposées. Si l’idée parait toute simple sur le papier, la mise en place du MaaS nécessite énormément d’efforts dans la combinaison des outils de gestion, de localisation, ou encore de facturation des différents fournisseurs de services, en une seule interface commune.

Seuls Moovel de Daimler, ou les plateformes Nordiques Whim (en service à Helsinki) et Ubigo (qui après un test réussi à Göteborg va déployer sa solution à Stockholm) sont aujourd’hui considérées comme des « Pure Players » du MaaS. Cependant, les opérateurs de transports, comme la plupart des applications de VTC (avec Uber et Lyft en tête) ou encore de navigation GPS (type Waze d’Alphabet – maison mère de Google), tentent depuis plusieurs années d’enrichir leur offre pour faire irruption sur le marché du MaaS. Et ce sont désormais les constructeurs automobiles, forts d’un réseau mondial et de ressources colossales, qui entrent dans la course. Cela donne lieu à une multiplication des partenariats entre constructeurs et prestataires de services.

Mais au-delà du développement technique des véhicules et des interfaces (connectivité, paiement, cybersécurité, etc.), c’est l’environnement applicatif et la mise en fonction de ces partenariats MaaS qui pose question.

Le schéma de déploiement ci-dessous est par exemple proposé par Toyota dans le cadre de son partenariat avec Grab. Il explicite concrètement la relation entre les deux parties (notamment via la Mobility Service Platform MSPF, à laquelle les véhicules Toyota des chauffeurs Grab sont connectés) dans la mise en place opérationnelle du service. Le principe du MaaS est bien respecté, puisque l’usager comme le conducteur du VTC n’auront accès qu’à la plateforme de Grab. Et c’est via cette plateforme également que Toyota proposera des services personnalisés comme des programmes de financement, des offres d’assurance, ou de la maintenance préventive, basés sur les données collectées par le véhicule et personnalisés pour chaque chauffeur VTC. Pour Toyota, « Cette expansion vise à entériner la connectivité de la flotte de véhicules Grab […] Des collaborations sur de l’assurance basée sur les données de conduite, sur des services financiers, et sur de la maintenance pour les conducteurs Grab sont également étudiées dans le cadre de ce partenariat. »

 Toyota MSPF est donc bel et bien le prestataire de services du géant nippon

A l’instar de Jaguar/Land Rover avec Waymo (Alphabet), le partenariat de Toyota avec Uber implique cette fois un volet Voiture Autonome, qui s’ajoute à l’aspect MaaS. Dans la publication Toyota du 28 Août dernier annonçant le partenariat avec Uber, on peut ainsi lire : « La première flotte “Autono-MaaS” (Autonomous-Mobility as a Service), sera basée sur la plateforme du Minivan Sienna de Toyota, sur laquelle le système de conduite autonome Uber et le système automatique de sécurité Guardian de Toyota seront tous deux intégrés. Toyota mettra également à contribution sa Mobility Service Platform (MSPF) et son système d’information pour les véhicules connectés. »

La plateforme de services Toyota reste donc au cœur des explorations du groupe sur les questions d’autonomie et de Mobility as a Service, qui se combinent par ailleurs dans le modèle de partenariat avec Uber.

Malgré cette profession de foi et des ambitions clairement affichées, le partenariat Autono-MaaS Toyota/Uber n’en sera pas moins soumis aux aléas de la législation (alors que l’accident de Tempe a fait cas d’école aux USA) et de l’adaptation des infrastructures routières à ce nouveau type de véhicules. Il s’agit cependant assurément d’un jalon supplémentaire dans le chemin vers les nouveaux modes de mobilité. Les grands acteurs de l’autonomie et du MaaS vont ainsi pouvoir, grâce à ce type d’initiatives, aller plus loin que l’expérimentation de l’autonomie des véhicules, en bâtissant collectivement les systèmes intégrés multimodaux et autonomes.

Un premier pas vers une vision plus large…

Fort de ses nombreux partenariats, et de sa réelle irruption dans le domaine de L’Autono-MaaS, Toyota va encore plus loin. La firme a dévoilé en début d’année son alliance e-Palette, lors du CES (Consummer Electronic Show) de Las Vegas. Celle-ci inclut – en plus de Uber – Amazon, DiDi, Mazda ou encore Pizza Hut et “reflette une des visions de Toyota pour les applications de l’Autonomie & du Mobility as a Service (Autono-MaaS). Il s’agit d’un véhicule électrique à batteries de nouvelle génération, entièrement autonome, évolutif et personnalisable pour toute une offre de services liés à la mobilité », selon l’annonce de la Newsroom Toyota. 

Toyota et ses partenaires imaginent ainsi tout un écosystème de services et commerces roulants, comme des bureaux ou des hôtels mobiles, des restaurants à la demande, ou même des centres commerciaux itinérants. En un mot, e-Palette prédit “la ville sur demande ”.

Pour autant, et si la vidéo ci-dessus peut paraître fantaisiste tant elle semble éloignée des véhicules d’aujourd’hui, Toyota ne s’est pas contentée de faire appel à la créativité de ses designers pour dévoiler cette alliance. Le constructeur et ses partenaires se sont également penchés sur la création d’un véritable Business Model autour de ce drôle d’engin, qui a fait sensation dans les allées du CES.

On retrouve ainsi une intégration de l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur des transports, et de l’automobile en particulier. Elle est condensée dans le schéma ci-dessous, publié dans la Newsroom de Toyota, et où l’on retrouve en bonne place le Toyota Big Data Center, comme la Mobility Services Platform (MSPF) : 

Tout à fait visible dans l’encadré rouge proposé, l’Autono-MaaS apparaît comme un préalable à ce futur connecté entrevu par e-Palette. Une première brique semble être posée avec le cercle de partenariats constitué par Toyota, et son intérêt pour la technologie voiture autonome d’Uber.

Mais le partenariat Toyota/Uber ne sera peut-être qu’un micro-événement, au regard de l’importance des chantiers à venir. De nouvelles collaborations Autono-MaaS verront vraisemblablement le jour entre géants du web, constructeurs automobiles, collectivités publiques ou applications VTC/GPS, donnant probablement lieu à une concurrence féroce. Preuve en est, avec l’annonce toute récente de nouveaux partenariats entre Waymo et l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi sur de la voiture connectée et du « cloud intelligent », ou bien entre Amazon et Audi (Volkswagen Group) sur le kit « Alexa » de connectivité, permettant de prendre la main sur certaines fonctions du véhicule (pour le moment multimédia) par commande vocale.

De ce bouillonnement créatif, technique, et industriel jailliront certainement des avancés nouvelles vers la mobilité du futur, et son déploiement concret sur nos territoires.