A quand la banalisation du véhicule 100% autonome ?

Les constructeurs se livrent actuellement une véritable guerre médiatique et technologique pour être LE premier à mettre sur le marché la voiture sans chauffeur. Ford, par exemple, a avancé 2021 comme année de lancement de sa voiture sans pédale ni volant.

Mais on est en droit de penser qu’il faudra attendre plusieurs décennies avant que les véhicules totalement autonomes se banalisent. Egil Juliussen, directeur des recherches du cabinet IHS Automotive, prédit qu’en 2035 les voitures autonomes représenteront 9% du parc mondial, et 100% en 2050.

Anticiper au plus tôt les impacts sociétaux de la démocratisation de la voiture autonome

Ce qui est certain, c’est qu’avant d’en arriver là, il faudra que la technologie nécessaire à l’avènement de la voiture autonome arrive à maturité, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui (en témoigne l’accident mortel de la voiture Tesla en juillet). Une fois le palier technique franchi, la réglementation devra suivre : à noter qu’à l’heure actuelle, elle stipule que le conducteur doit pouvoir intervenir à tout moment sur la conduite. Par ailleurs, au regard de l’espérance de vie de la voiture actuelle, il faudra plusieurs décennies pour que le parc automobile se renouvelle intégralement. En parallèle, les constructeurs devront libérer les utilisateurs d’éventuelles appréhensions au pilotage complètement automatisé, ou de leur attachement à la conduite.

Toutefois, il y a urgence pour les acteurs du secteur du transport, à anticiper au plus tôt cette mutation, afin de préparer la société à cette transformation massive, et ainsi éviter les bouleversements liés à la démocratisation du véhicule autonome. En effet, il est probable qu’à terme, des sociétés de transport de personnes comme Uber démocratisent les « TaxiBots » (taxi-robot, véhicules autonomes sans chauffeur), divisant ainsi par dix le prix moyen d’une course selon une étude de l’université de Columbia appliquée à la ville de New York. Il suffirait alors de 9000 taxibots pour remplacer les 14 000 taxis jaunes de la Big Apple, avec en moyenne 36 secondes d’attente pour trouver un véhicule.

Par ailleurs, cette transformation renforcerait  l’aberration économique consistant à posséder son propre véhicule : aujourd’hui, la voiture représente le deuxième poste de dépense des ménages après le logement, pour une utilisation moyenne sur l’année de 4%. Quand on sait qu’un véhicule coûte en moyenne 3300€ à l’année (frais d’entretien, assurance, frais de stationnement, carburant), soit 9€ par jour, la démocratisation des voitures autonomes pourrait apporter une baisse significative des ventes de véhicules au profit d’une hausse des courses autonomes!

Les emplois de services de transport et vente de véhicules menacés par la voiture autonome?

648x415_vehicule-autonome-uber-teste-pittsburgh-etats-unisSous cette hypothèse, les premiers emplois menacés seront, évidemment les chauffeurs de taxi et VTC. Les premiers, déjà en grande difficulté, ne pourront plus lutter contre un système de mise à disposition de taxi robots ultra performant et à bas coût. Les seconds verront leurs emplois tout aussi compromis : Uber, qui a signé un partenariat avec Volvo, entend déployer à grande échelle des taxis robots à partir de 2021.

Autre conséquence : la perception des transports en commun par les usagers risque de changer. La grande flexibilité et les tarifs avantageux des TaxiBots pourraient sérieusement inciter les citadins à privilégier ce mode de transport personnalisé et confortable. Les transports publics devront donc eux aussi se réinventer afin d’optimiser leurs performances, diminuer leurs tarifs et améliorer le confort des passagers.

L’industrie automobile va subir également de profondes mutations. D’après une étude de l’OCDE, l’essor de la mobilité à la demande fera diminuer le parc automobile de 90%, grâce à la voiture autonome et aux transports publics. Le nombre de véhicules vendus chutera donc en conséquence. Brian Johnson, analyste chez Barclays Plc, estime que lorsque la plupart des véhicules seront autonomes, les ventes de voitures des grands constructeurs comme Ford et General Motors baisseront d’environ 40 % aux Etats-Unis, à 9,5 millions d’unités par an, et le parc automobile chutera de 60 %, à moins de 100 millions d’unités. Les constructeurs devront donc revoir leur production tout en investissant dans l’IT à destination de ces véhicules autonomes : l’industrie automobile emploiera a priori beaucoup moins de personnes peu qualifiées, dans une dynamique d’automatisation des emplois déjà largement lancée.

Qui dit voiture autonome, dit aussi camion autonome. Le secteur du transport des marchandises est déjà impacté, notamment par les travaux d’une start-up de la Silicon Valley, Otto : cette entreprise propose d’installer sur les camions les plus récents un « kit » qui automatise la conduite sur autoroute, et qui, une fois sa fiabilité prouvée, pourra bannir le chauffeur de la cabine de conduite!

Enfin, de façon plus large, ce sont de nombreux métiers gravitant dans l’écosystème du transport urbain qui sont concernés. Mécaniquement, les parkings vont diminuer, et les services de voituriers deviendront obsolètes. Sans pédale ni volant dans les véhicules, le permis de conduire ne sera plus qu’un vieux souvenir. Les sociétés de location de voiture à la journée devront rapidement revoir leur business model : à quoi bon payer un véhicule autonome sur deux jours alors qu’on l’utilise que quelques heures en tout ?

Les accidents ayant pour première cause l’erreur humaine, ils diminueront de 80% d’ici 2050. Un avenir sur lequel Volvo, Google et Mercedes misent en annonçant qu’ils prendraient la responsabilité en cas d’accident causés par leur voiture autonome. L’assurance ne porterait donc plus sur le conducteur, mais plutôt sur la flotte de véhicules autonomes que le constructeur a produite.

Enfin, l’Etat français devra progressivement apprendre à se passer de 1,6 milliard d’euros de recettes issues des contraventions routières. Avec un véhicule qui roulera à la vitesse légale et qui pourra se garer tout seul, les policiers et les agents administratifs dédiés à cette activité de contrôle seront progressivement affectés à  d’autres fonctions.

La voiture autonome comme vecteur de mutation de la société… Et de révolution du marché de l’emploi?

Mercedes-Benz F015 - Luxury in Motion

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Certains commentateurs prévoient ainsi que des millions d’emplois vont disparaître. Il convient toutefois de nuancer cette vision alarmiste. Certains réussiront à se transformer et d’autres vont se créer : c’est le principe même de la destruction-créatrice mise en avant par l’économiste Schumpeter. De nombreux projets, créateurs d’emplois accompagneront la voiture autonome.

A commencer par ceux liés à la fonction de la voiture, qui sera bouleversée : aujourd’hui simple moyen de transport, elle sera demain une véritable plateforme d’information qui proposera une multitude de services : loisirs, aide à la navigation, outils de travail, communication V2V (Vehicule to Vehicule).

La part d’électronique embarquée dans le coût de la voiture, estimée à 50% d’ici 2020 (contre 30% en 2015), nécessitera des techniciens qualifiés pour assurer à la fois la maintenance mécanique et électronique. Par ailleurs, qui dit plus d’électronique dit plus d’informatique et de données : une aubaine pour les data analystes et développeurs, qui pourront alors se faire un plaisir d’exploiter les données issues de nos déplacements, et concevoir des applications destinées à tirer pleinement profit de cette data, et à améliorer notre expérience passager. Mais ceci fera également émerger un besoin pour les constructeurs de faire appel à des sociétés spécialisés pour assurer la cybersécurité des véhicules autonomes, afin d’éviter par exemple la prise de contrôle de la voiture à distance.

En se projetant, le taxibot pourraient bien prendre le pas sur la voiture particulière : pourquoi payer les frais liés à l’achat, la maintenance, l’essence d’un véhicule alors que l’utilisation d’un taxi robot pour ces mêmes trajets coûterait moins chère et serait moins contraignante? La voiture particulière pourrait bien devenir un produit de luxe, et nous pourrions alors voir l’émergence de big brothers dédiés à la gestion de taxibots, avec lesquels les constructeurs feraient le plus gros de leur chiffre d’affaire.

Dans ce contexte, on peut aussi envisager de nouvelles possibilités de financement de voiture, à la façon des opérateurs de téléphonie : à l’instar des industriels de la téléphonie, les constructeurs pourraient laisser la main libre aux développeurs de système d’exploitation, qui se rémunéreraient grâce aux multiples services proposés à bord.

Egalement, les entreprises d’assurance automobile évolueraient vers une gestion de contrats essentiellement tournée vers des grands comptes (les fameux big brothers, ainsi que les constructeurs qui accepteraient de prendre la responsabilité des accidents causés par leur véhicule!). Le service destiné aux particuliers deviendrait un produit premium avec des services sur mesure.

Enfin, l’essor de la voiture autonome amènerait à entièrement repenser les zones urbaines. Une étude menée par l’OCDE à Lisbonne estime qu’une flotte de voitures autonomes pourrait éliminer les parkings et diminuer la largeur des voies, libérant ainsi l’équivalent de 210 terrains de football dans la ville . Cet espace pourraient donc être affecté à des logements, commerces, bureaux ou espaces verts. Les banlieues tireront également un grand avantage de la fluidification du trafic.

La voiture autonome serait donc un générateur massif d’emplois, à toutes les niveaux hiérarchiques pour définir les bons business models et les mettre en musique opérationnellement.

 

Ainsi, la voiture autonome, dont la généralisation sera progressive, détruira et créera des emplois dans son écosystème. Mais, comme souvent avec la révolution numérique, ce sont surtout les emplois les moins qualifiés qui seront  menacés par cette transformation. D’où l’absolue nécessité d’anticiper les changements à venir pour former ces personnes, victimes du progrès technique, et les accompagner dans leur reconversion vers un emploi, potentiellement issu des nouveaux business models issus de la voiture autonome.