Alors que la crise sanitaire et économique causée par la pandémie liée au nouveau coronavirus affecte durement l’industrie automobile, un marché semble résister au ralentissement global : celui du véhicule électrique. En mars, alors que le marché automobile s’effondrait de 72%, le nombre de voitures électriques vendues par rapport à l’année précédente haussait de 19%.  De plus, depuis le début de l’année, plus de 35 000 véhicules électriques, dont près de 10 000 hybrides rechargeables, ont été immatriculés en France, soit près de 10% des immatriculations totales.

 

Un autre indicateur montre l’intérêt croissant des français pour cette motorisation : 25% des Peugeot 208 immatriculées et 39% des DS3 Crossback étaient électriques.

Comment interpréter ces chiffres ? On pourrait dire que la chute du marché automobile globale augmente artificiellement la part de marché des véhicules électriques. Mais on pourrait aussi avancer que la crise impacte également à la baisse les ventes de ces modèles. Par ailleurs, un grand nombre de constructeurs ont retardé en 2020 les immatriculations électriques de la fin de l’année 2019 pour éviter les sanctions européennes en cas de non-respect des nouvelles réglementations environnementales. Si les chiffres recensés peuvent être nuancés après l’apparition du Covid-19, on constate néanmoins qu’en février 2020, les voitures électriques représentaient 6% du total des nouvelles immatriculations en France. En février 2019, on était aux alentours de 2%.

D’autre part, comment donner une trajectoire de développement du véhicule électrique avec le nombre d’inconnues dans les politiques budgétaires de sortie de crise ? Favoriseront-elles, dans une logique de court terme, un retour rapide vers l’état économique carboné du début du 21e siècle ? Ou en profiteront-elles pour accélérer sa décarbonation par la stratégie de sortie de crise ?

S’il est d’ores et déjà complexe d’obtenir une réponse à ces questions, quelques éléments peuvent donner une idée de l’ampleur du débat au sein des autorités publiques, industriels et citoyens.

 

I. LE RISQUE D’UNE RELANCE ECONOMIQUE CARBONÉE

La crainte d’un rebond de pollution et d’émissions de gaz à effet de serre

Les politiques de relance économique consécutives à la crise de 2008 avaient conduit à une forte augmentation des émissions carbonées lors de la reprise économique. En effet, les gouvernements avaient majoritairement choisi de soutenir les secteurs traditionnellement émetteurs du tissu économique. Celui qui s’annonce pourrait emprunter le même chemin en l’absence de politique volontaristes dans l’autre sens. Mais ce plan de relance, par son ampleur qui dépassera celle de 2008, sera structurant pour l’économie des prochaines décennies.

Or, plusieurs facteurs importants aujourd’hui pourraient jouer en défaveur de la relance écologique : Parmi eux, le risque industriel et social de court terme, la faiblesse des prix du pétrole, des centrales à charbon à pleine puissance pour produire l’électricité des voitures…

De plus, la pandémie mondiale conduit aux reports et annulations de diverses instances de négociations internationales climatiques, à l’instar de la COP26 qui devait se tenir à Glasgow en Juin, reportée en 2021.

La question écologique dans les plans de relance économique 

En parallèle de ces interruptions et des discussions avec les éventuelles avancées qui en découleraient, plusieurs Etats semblent revoir leurs priorités pour pallier la chute de l’activité économique.  Par exemple, la Pologne et la République Tchèque ont déjà demandé l’abandon du Pacte vert européen (Green Deal) ; le ministre néerlandais des affaires économiques et du climat a quant à lui déclaré que « beaucoup de gens, y compris nous, ont maintenant d’autres choses à faire ». Les choses sont allées encore plus vite aux Etats-Unis où le consensus autour du plan de soutien à l’économie priorise la filière gaz et pétrole. Inévitablement, ces mesures ne jouent pas en la faveur du le développement du véhicule électrique, l’administration Trump abaissant les normes d’émissions carbonées demandées aux constructeurs automobiles. La réduction des gaz à effet de serre, qui devait atteindre les 5 % par an, se limiterait à 1,5 %.

Encouragés par ces déclarations politiques et la crise qui a mis leurs usines à l’arrêt, plusieurs représentants de l’industrie automobile européenne se sont également exprimés sur le sujet. L’Association des Constructeurs Européens d’Automobiles (ACEA) a adressé à la présidente de la Commission européenne, un courrier demandant un report des obligations de réductions de leurs émissions. La présidente de VDA (Union de l’industrie automobile – le représentant du secteur en Allemagne), quant à elle, a déclaré que ce n’était pas « le moment de penser à un nouveau resserrement de la réglementation du CO2 ». La contraction des marges pourrait bien porter les constructeurs à retarder les coûteux investissements verts et le lancement des nouveaux modèles.

Or on pourrait tout à fait envisager, dans une stratégie décarbonée de long-terme, de conditionner les aides publiques débloquées à de nouveaux engagements en faveur de la transition écologique et énergétique.

Par ailleurs, il est très probable que si les plans de relance actuellement en cours d’élaboration ne prennent pas suffisamment en compte la question écologique, les fenêtres d’opportunités se refermeront petit à petit, et les politiques écologiques seront plus difficiles à mettre en place.

Les mesures budgétaires augmentant quasi mécaniquement la dette publique, celles qui sont destinées au soutien à la demande tels que les bonus à l’acquisition d’un véhicule électrique seront-elles jugées urgente ? De même, les collectivités locales dont le rôle est primordial dans la transition énergétique, en particulier dans le développement d’infrastructures de recharge pour les véhicules électriques, pourraient être affectées par une restriction budgétaire. L’investissement dans un réseau de bornes pourrait alors s’avérer davantage complexe.

La pandémie de COVID-19 et la dégradation économique en résultant pourrait donc nuire au développement du véhicule électrique, et plus largement à la lutte contre le dérèglement climatique. Pour autant, cette lecture des évènements n’est pas la seule est une autre sortie de crise peut être envisagée.

 

II. DES PERSPECTIVES EUROPEENNES ET FRANCAISES DE RELANCE ECOLOGIQUE

Construire l’après-coronavirus à l’échelle européenne

Cependant, plusieurs évènements récents nous permettent de croire à des plans de relance verts. Tout d’abord, au niveau européen : Une tribune signée par une dizaine de ministres de l’UE appelle à reconstruire nos économies de manière soutenable, « sans perdre de vue la persistante crise climatique et écologique ». Cela se traduirait par une réponse commune dans le cadre du Green Deal visant à « accroître les investissements, particulièrement dans les domaines de la mobilité soutenable, de l’énergie renouvelable, la rénovation des bâtiments, la recherche et l’innovation, le rétablissement de la biodiversité et l’économie circulaire ».

Cette première vague a été rejointe par une nouvelle tribune, publiée le 14 avril, qui rassemble cette fois 180 eurodéputés, syndicalistes, ministres, associatifs et dirigeants d’entreprises. Ils appellent à des mesures de soutien permettant « l’émergence d’un modèle économique plus résilient, plus protecteur, plus souverain », « principes sur lesquels repose la transition écologique ». Toutes les deux pensent que le plan de relance peut s’adosser aux nouvelles technologies développées et éprouvées au cours des dix dernières années, parmi lesquelles on retrouve entre autres le véhicule électrique, via « la mise en place de paquets d’investissement pour la relance verte et la biodiversité ».

Dans le secteur de la mobilité électrique, cela pourrait donner lieu à des dépenses publiques supplémentaires en faveur de la recherche et développement de capacités de stockage (et le fameux Airbus des batteries) ou du développement d’un réseau européen d’infrastructures de recharge. Leur intérêt pourrait être soutenu par les appels à relocaliser la production dans un objectif d’indépendance industrielle qui manque au véhicule électrique dont une grande partie de la valeur ajoutée est produite en Asie.

Par ailleurs, pour aider le secteur de l’automobile à sortir de la crise causée par le Covid-19, l’Union Européenne compte bien participer à son niveau. Selon Bloomberg, agence de presse spécialiste de l’économie, l’exécutif européen préparerait une série de mesures visant à inciter les constructeurs automobiles à produire et vendre davantage de véhicules propres.

« Un soutien massif à l’industrie automobile va endetter considérablement les générations futures. Ce soutien doit respecter les attentes de nos jeunes en matière de changement climatique pour un avenir plus sain et plus propre », justifie le document consulté par Bloomberg.

L’exonération de TVA pour les véhicules zéro émission et une aide à l’achat européenne à destination des véhicules propres font partie des mesures phares. Enfin, du côté des infrastructures, l’objectif de la Commission serait de déployer 2 millions de bornes de recharge publiques à travers l’Europe d’ici 2025. Serait aussi à l’étude un fonds d’investissement de 40 à 60 milliards d’euros dédié aux « systèmes automobiles zéro émission ».

Il reste à savoir si, en addition des freins actionnés par certains politiques et représentants d’intérêts économiques, la construction politique spécifique de l’UE autour du consensus total pourrait dissiper ces espoirs environnementaux en faveur des logiques individuelles nationales.

L’électrique au cœur de la relance de l’industrie automobile française 

En France, ces appels pourraient trouver leur débouché ainsi que leur concrétisation législative et réglementaire dans les propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat. Si la remise définitive des travaux a été repoussée, ses membres ont adressé à l’Elysée une première salve de 50 mesures visant à conjuguer la résolution de la crise sanitaire et économique avec la réponse à la crise écologique, et à ne pas répéter « les écueils de la crise de 2008 dont la relance a donné lieu à des investissements dans les énergies fossiles et les industries néfastes à l’environnement ». Dans la même ligne, le Haut Conseil pour le Climat a publié le 21 avril un avis dans lequel il s’accorde sur la nécessité de conditionner les aides à des plans de transition précis. Parmi les mesures transmises, plusieurs favorisent le développement du véhicule électrique, avec notamment une augmentation du bonus à l’achat (compensée par une augmentation du malus permettant de prendre en compte le poids du véhicule), la création de prêts à taux nul garantis par l’Etat, l’interdiction dès 2025 de la commercialisation des véhicules très polluants et une régulation de la publicité pour les produits les plus émetteurs. Ces mesures ne sont pas exhaustives et pourraient être complétées avec par exemple des déploiements d’infrastructures de recharge, des ajustements fiscaux sur des dispositifs aujourd’hui favorables au thermique (tel que le calcul de l’avantage en nature pour les véhicules de fonction) et des soutiens aux PME du secteurs dans la réorganisation de leurs lignes de production.

Et c’est ce 26 mai dernier que le très attendu plan de relance de l’industrie automobile française a été présenté par Emmanuel Macron : Annonçant « un plan historique face à une situation historique », le chef d’Etat souhaite placer la transition vers l’électrique au cœur de la relance de l’industrie automobile, ce secteur qui représente près de 16% de notre industrie.

Il comprend 8 milliards d’euros d’aides au secteur et lui donne un cap : Faire de la France le premier producteur de voitures électriques en Europe, en portant la production à plus d’un million de véhicules électriques et hybrides par an d’ici à 2025. 

Un objectif appuyé par une une série de mesures : Augmentation de la prime accordée aux voitures électriques (de 6.000 € à 7.000 € pour les particuliers et de 3.000 à 5.000 € pour les entreprises), élargissement des conditions d’attributions de la prime à la conversion et déblocage de fonds conséquents pour accompagner la filière et l’innovation.

Si l’Etat compte investir 8 milliards d’euros pour soutenir l’industrie automobile, ce ne sera pas sans contrepartie de la part des constructeurs. Renault et PSA ont ainsi pris des engagements pour relocaliser leur production en France. « PSA a décidé de fortement augmenter sa production de véhicules électriques et hybrides sur le sol français. En 2019, aucun véhicule de ce type n’était produit pas PSA sur notre sol. En 2021, l’objectif de 130.000 véhicules devrait être tenu », annonce Emmanuel Macron.
Du coté des infrastructures, le chef d’Etat a également confirmé  l’annonce réalisée une semaine plus tôt par le Secrétaire d’Etat aux Transports, Jean-Baptiste Djebarri, évoquant un objectif de 100.000 bornes d’ici à 2021. Cet objectif sera probablement précisé dans les jours et semaines à venir.

Car si le marché du véhicule électrique progresse, la tension est forte du côté des bornes de recharge qui restent un vrai casse-tête pour les utilisateurs de voitures électriques et un défi pour les opérateurs de mobilité.

Au fil des discussions et accords entre différents acteurs, les perspectives de développement des infrastructures de recharge se profilent, à l’image de l’Ile-de-France qui s’apprête à combler son retard en la matière.

En effet, d’ici l’été 2022, le Grand Paris comptera plus de 3000 bornes de recharge. La métropole a retenu l’offre du groupement Metropolis (qui rassemble le fabricant de bornes e-Totem, l’installateur SPIE et la société d’investissement SIIT) pour l’installation et l’exploitation du plus vaste réseau de recharge d’Ile-de-France.

En parallèle, la Sigeif, le syndicat intercommunal pour le gaz et l’électricité en Île-de-France, a choisi IZIVIA, la filiale d’EDF, pour la pose, la maintenance et l’exploitation de son réseau de bornes de recharges en Île-de-France. L’objectif de ce contrat est de déployer des bornes de recharge pour les véhicules électriques dans les 40 communes qui ont, à date, souscrit à ce service proposé par la Sigeif.

 

Sans surprise, les deux sorties de crise envisageables mènent à des bras de fer politiques qui se jouent actuellement et qui seront structurants pour l’économie future et notre capacité collective à répondre aux défis du dérèglement climatique. Le plan de soutien à l’industrie automobile présenté par le président de la République, Emmanuel Macron, mise sur la voiture moins émettrice de gaz à effet de serre. Néanmoins, si le véhicule électrique affiche une très forte croissance, sa pérennisation n’est pas encore acquise.